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Vendre la virginité d’une gamine, 13 ans, aux enchères dans un bordel de luxe ? Pas de quoi fouetter un chat à la fin du XIXe, alors qu’Eiffel construit sa tour. C’est le thème osé d’une série signée Christophe Pelinq... plus connu sous le nom d’Arleston.
Pourquoi signer Christophe Pelinq, votre patronyme ?
Christophe Pelinq : Je ne voulais pas qu’un môme, lecteur de Trolls de Troy, achète Chimère(s) 1887. Nous aurions vendu l’album sur un mensonge en mettant en avant mon pseudo. Zep a signé Happy Sex, mais sa démarche était différente, transparente. Il y avait du cul, mais aussi de l’humour, son graphisme habituel, et l’album était vendu sous plastique... Je ne voulais pas qu’on emballe Chimère(s).
Vous mettez aux enchères la virginité d’une fille de 13 ans !
Quand Melanÿn, ma coscénariste, m’a annoncé que Chimère devait avoir 13 ans, j’ai trouvé ça cinglé ! Elle avait raison. Toute la force du sujet est là. Nous voulions une fille très forte, manipulatrice. Loin d’être une Cosette, Chimère va tout faire pour survivre et se sortir du bordel où on l’a vendue. Au fil des tomes, nous en découvrons plus sur sa relation avec Gisèle, la patronne de la Perle Pourpre, sur le background des personnages, on saura aussi pourquoi il y a un "s" à la fin de Chimère(s). Le sujet est humain, romanesque.
Dur, de ne pas tomber dans le glauque ?
Pour ne pas être malsain, il fallait un dessinateur sur le fil du rasoir, cru, réaliste, mais pas érotique. Le dessin de Vincent ne met jamais le lecteur en position de voyeur. Je ne voulais pas qu’un mec puisse bander en lisant Chimère(s).
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Quel a été l’accueil des éditeurs ?
Christophe Pelinq : J’ai proposé le projet à Soleil, mais l’éditeur Jean Wacquet ne m’a jamais répondu. Un après-midi, j’ai envoyé le synopsis des 6 tomes à Jacques Glénat qui m’a contacté le lendemain. On a signé tout de suite.
Chimère(s) était à la base un projet de série télé...
Une boîte de production souhaitait monter une série télé sur les bordels aux XIXe siècle pour Canal+. Toute la force de notre projet reposait sur l’âge de Chimère. Pour eux, il n’en était pas question. Nous avons transformé le projet en bande dessinée.
Comment expliquer les similitudes avec leur série télé Maison Close* ?
Il semble qu’ils aient utilisé des éléments que nous leur avions donnés. On a eu les boules, mais pas question d’intenter une action juridique. Je ne suis pas procédurier et les points communs, inhérents à ce genre de sujet, sont difficilement plaidables. On fait avec. Je n’ai vu que les premiers épisodes de la série. Ca ne m’a pas plu, je me suis ennuyé. Notre contexte politico-financier autour de la construction du canal de Panama n’a rien à voir avec le leur, situé après la Commune de Paris.
* Première saison de 8 épisodes. Diffusée en 2010 sur Canal+. La vie de Rose, dans un bordel parisien, en 1871. Le pucelage de Rose est mis aux enchères par la patronne de la maison close.
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Au XIXe siècle, mettait-pn réellement des virginités aux enchères ?
Christophe Pelinq : La pratique, illégale, était courante, même dans les lieux friqués. Un préfet de police assistant à la mise aux enchères de la virginité d’une gamine n’avait rien de surprenant. J’ai choisi un bordel haut de gamme, car j’avais besoin de ce contexte pour mes personnages historiques. En 1887, Lesseps construit le canal de Panama, Eiffel sa tour, Freud passe à Paris, Maupassant fréquente les bordels.
La tour Eiffel était-elle tant décriée ?
Le rejet était massif. Journalistes, écrivains, célébrités hurlaient que ce monstre défigurait Paris. La construction a pu s’achever contre la promesse de détruire la tour dans les 10 ans suivant l’exposition universelle.
Quel était l’âge légal minimum pour se prostituer ?
18 ou 21 ans. Mais la loi n’était jamais respectée. On comptait quelques 800 bordels dans Paris ! Des bouges immondes aux établissements luxueux où se retrouvaient les ministres. Les filles, déclarées à la préfecture de police, étaient censées être suivies. En réalité, énormément de mineures n’étaient pas encartées.
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A-t-on trace de personnalités dans les bordels ?
Christophe Pelinq : Hormis la prostitution de mineures, tout ceci était illégal. Industriels, hommes d’affaires, personnalités politiques, comme Clémenceau, n’avaient aucune honte à fréquenter les bordels. Les hommes d’Église se faisaient plus discrets. C’était l’équivalent français des clubs anglais. Beaucoup s’y retrouvaient pour boire, discuter affaires, sans forcément tirer un coup.
Existait-il vraiment des chambres Orient-Express, avec bruit de rails ?
Là, je me suis un peu amusé, sans extrapoler beaucoup. Le One Two Two, le Chabanais, principaux bordels parisiens, vendaient du rêve, du dépaysement, et proposaient des chambres exotiques. Chaque bordel haut de gamme avait son Asiatique, son Africaine et... son mec. Il y en avait un dans notre scénario, mais nous avons dû le couper pour aller à l’essentiel.
Quels étaient les moyens de contraception ?
Il existait un tas de recettes de purges, à base de décoctions d’herbes, censées plus ou moins fonctionner. Le principal moyen de contraception des filles était de se laver au bidet après chaque client. C’est sans doute pour ça que beaucoup tombaient enceintes !
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Comment vous êtes-vous documenté ?
Christophe Pelinq : Les Petites marchandes de plaisir, de Jacques Cellard, nous ont servi pour les détails de la vie quotidienne des bordels. Comment fonctionnaient les pourboires, les relations d’argent, les histoires de dettes par lesquelles les filles étaient ligotées...
Des gens militaient-ils contre ces endroits ?
Hormis quelques moralistes, plus porté sur le côté démoniaque de la chose que sur les conditions de vie des pauvres filles, il y avait très peu de mouvements de dénonciation. Si, dans les bordels les plus luxueux, existait une certaine protection sociale, dans les bouges les plus immondes, les filles attachées, se tapaient cinquante mecs dans la journée. C’était l’époque de Germinal de Zola, où, dans les mines, on mourait à 30 ans de la silicose. Les sentiments d’humanité et de charité étaient alors peu répandus.
Êtes-vous pour la réouverture des maisons closes ?
En France, la prostitution est légale, les prostituées payent des impôts. Rouvrir les maisons closes officialiserait un certain proxénétisme... À partir du moment où des gens gagnent du fric sur le dos des prostituées, il y aura toujours quelqu’un pour y entraîner des filles. C’est déjà ce qui se passe dans la rue, dans la plus grande hypocrisie. Un bordel permettrait peut-être de venir en aide aux filles plus facilement. Je ne sais pas quoi en penser, je n’ai pas poussé la réflexion plus loin.
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Arleston est-il toujours intéressé par un one-shot Spirou ?
Christophe Pelinq : Le dossier est en cours. Il y a un sujet, un dessinateur dans l’air, mais rien n’est signé !
De Cape et de Crocs dans Lanfeust Mag ?
Le 22 juin, les éditions Delcourt annonçaient une prise de part majoritaire dans le capital des éditions Soleil. Toujours actionnaire de la maison qu’il a fondée, Mourad Boudjellal se consacre désormais à son club de rugby toulonnais.
"Le rachat ne devrait pas changer grand-chose, affirme Christophe Arleston. Guy Delcourt conserve la structure et tout le personnel. Lanfeust Mag n’est pas remis en cause, au contraire. Nous avons désormais la possibilité de puiser dans les catalogues Soleil et Delcourt. On espère prépublier le prochain De Cape et de Crocs, dès le numéro de septembre."
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S’attaquer au tabou
Vincent : Papa d’une petite fille de quatre ans, la mise aux enchères de la virginité de Chimère m’a complètement bloqué. On s’attaque à un tabou. Je craignais le côté glauque autant que le voyeurisme. Christophe et Mélanÿn m’ont rassuré, parlant de leur approche, me montrant que Chimère était maîtresse de son destin et ne subissait pas les choses. Ce n’est pas gratuit, ça sert un propos, une histoire. Et n’oublions pas que ces enchères étaient courantes à l’époque. Aujourd’hui, nous avons progressé, mais le tourisme sexuel existe toujours, comme les affaires de prostitution de mineures...
Vive le XIXe !
Dans L’École Capucine, scénarisé par Jean-Blaise Djian chez Vents d’Ouest, je montrais des petits village du XIXe siècle à l’architecture déglinguée, loin des bâtiments plus droits qu’on trouve à Paris. Me frotter à l’architecture parisienne avait quelque chose d’effrayant ! Mais j’adore le XIXe siècle, autant pour son côté industriel que pour son contexte géopolitique avec la construction du canal de Panama, celle de la tour Eiffel - très décriée. Une période foisonnante.
Ouvrons les cases
Avant Chimère(s) 1887, je travaillais sur des planches au gaufrier classique. J’ai eu énormément de mal à déstructurer mes pages. Comme l’univers est riche, avec peintures et dentelles, les lieux perdaient leur force dans des cases trop petites. Un vrai problème technique. Christophe m’a conseillé d’ouvrir mes cases, d’éclater un peu ma mise en page, pour profiter de la richesse des lieux. Voici le résultat !
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Profil psychologique
Vincent : Christophe et Melanÿn m’ont transmis des fiches sur les personnages, dont les filles de la Perle Pourpre, avec leur psychologie. Après m’avoir fourni un synopsis complet, ils m’ont envoyé leur découpage par paquet de 10 planches. Sur L’École Capucine, Jean-Baise Djian m’envoyait un découpage complet, pour me permettre de story-boarder l’intégralité des tomes. Ignorant quels personnages allaient être importants ou pas dans Chimère(s) 1887, j’ai été obligé de tous les traiter sur le même plan, d’aller au fond des choses. C’est finalement pas plus mal !
Comme Hellboy !
Je sus parti sur une bouille un peu ronde, douce, comme celle de ma fille, pour construire Chimère. Ca ne collait pas à la force qu’allait développer le personnage. À l’inverse, lui donner un visage très taillé dès le début affirmait son caractère trop tôt. J’ai donc opté pour un mélange d’angles et d’arrondis qui varie selon les scènes. De même, j’ai beaucoup travaillé sa coiffure, avec deux chignons pour marquer le côté diabolique, manipulateur. Un copain m’a dit que ça faisait penser à Hellboy, le diable de Mike Mignola avec ses deux grosses cornes coupées. Je n’avais pas réalisé !
Nouveaux outils
Je dessine à la plume, au pinceau, et au Rötring pour travailler les finesses des tapis et des fresques. J’ai trouvé un équilibre entre la graisse de mon trait et la surface de mon dessin. Malgré mon style semi-réaliste, je voulais offrir un petit côté gravure, comme sur les illustrations du début du XIXe siècle.
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Oh, un doggy bag !
Vincent : Lors d’une de nos premières rencontres, Christophe et Melanÿn m’ont offert un doggy bag plein de livres, de photos de Paris, de document du XIXe siècle. Il y avait aussi un fascicule de plaques sur verre, retrouvées au Chabanais, fameux bordel parisien au style très rococo. L’intérieur de notre Perle Pourpre en est fortement inspiré, comme les fresques aux murs. Quant à l’extérieur, il ressemble à la cour de Rohan, un endroit parisien qui me plait bien.
Sensation de folie
Hormis "Fitzcarraldo" avec Klaus Kinski, histoire d’un passionné d’opéra qui rêve d’en construire un en pleine forêt amazonienne, peu de films m’ont nourri lors de la réalisation de Chimère(s) 1887. Le raffinement mêlé à la sauvagerie de la jungle et cette sensation de folie me plaisaient. Problème, les films ont la force de l’image et on a vite fait d’être influencé. J’ai préféré lire des ouvrages sur l’époque, pour ensuite recomposer ma propre iconographie. Clin d’œil, j’ai dessiné Klaus Kinski à la fin de l’album, dans le rôle d’un journaliste. Il prendra de l’importance dans le tome 2.
Merci Loisel !
L’album terminé, j’ai repris toutes les planches pour corriger, changer, refaire des cases, afin d’offrir la meilleure homogénéité possible. Un conseil précieux de Régis Loisel ! Sur la case 5, entièrement refaite, vous pouvez voir Toulouse-Lautrec en avant-plan. Glisser ce genre d’élément - ici, une idée de scénaristes - est important, même si plein de lecteurs passeront à côté.
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6 tomes, pas 6 ans
Vincent : J’en suis à la planche 17 du tome 2. Parution en mars-avril 2012, troisième tome en septembre. Les tomes 4 à 6 sortiront à un rythme plus classique. La série comptera six tomes, mais nous ne voulions pas embarquer les lecteurs pour six ans.
Bottins Spirou
Mon père avait relié tous ses vieux Spirou des années 60. Petit, j’ai passé des étés entiers à lire ces pavés monstrueux, véritables bottins, remplis d’aventures signées Franquin, Hubinon, Charlier, Jijé, Tillieux et toute la bande à Morris. Je suis de la génération 70-80, mais mon enfance a été bercée par le Spirou des années 60 !
Envie d’artisanat
Après des études artistiques, j’ai travaillé dans le jeu vidéo une dizaine d’années. J’étais modeleur-animateur, m’occupais des décors et personnages. Au fil des ans, l’industrie du jeu vidéo a pris des proportions gigantesques, les équipes sont devenues aussi énormes que les budgets. Du coup, chacun devenait le petit maillon d’une immense chaîne. La BD m’a permis de mieux contrôler mon travail, de revenir à quelque chose de plus artisanal, avec encre et papier.
Joyeux par nature
Je travaille depuis trois ans sur un projet humoristique en auteur complet. Ca sera tellement différent de ce que j’ai fait jusqu’alors que je compte le signer sous pseudo ! Albatros, L’École Capucine, Chimère(s) 1887 sont des histoires un peu dures. Étant joyeux par nature, j’ai envie de projets d’humour. Mon côté Spirou des années 60 me titille un peu !
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suite et fin